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Les Sciences Contemplatives 21/09/2013

Un esprit de vie souffle sur le milieu scientifique Réflexion d'un psychiatre et méditant au retour du Congrès de Denver sur les Sciences contemplatives.

 

Le congrès de Denver s'est tenu du 26 au 29 avril 2012 au Colorado, aux confins de la grande plaine centrale des Etats-Unis et des Montagnes Rocheuses. Leurs crêtes enneigées formaient la ligne d'horizon à l'ouest de la ville. La réunion rassemblait 700 participants, souvent scientifiques de bon niveau (au moins une douzaine de professeurs d'université et un membre de l'Académie Américaine de Médecine, David Richardson, dont nous reparlerons) ou thérapeutes praticiens, et les organisateurs ont dit qu'il y aurait pu en avoir facilement mille, s'il n'y avait pas eu des questions de place. Je me suis rendu moi-même là-bas, étant intéressé depuis plus de trente ans par le sujet du rassemblement, qui était la science contemplative : elle cherche à mettre en rapport les expériences subjectives des méditants à la première personne, et l'approche objective scientifique à la troisième personne si l'on peut dire. Un des buts de la rencontre était aussi de remettre en cause l'idée que la matière est le seul critère de réalité, ce qui est le grand postulat jamais vraiment prouvé des scientistes purs et durs.


L'organisation générale du congrès était effectuée par le Mind and Life Institute né des rencontres depuis 1987 du Dalaï-lama avec les . À scientifiques. Le mouvement le plus représenté dans le congrès à tous les niveaux était celui de la Mindfulness de Jon Kabat-Zinn et de sa nombreuse équipe. Matthieu Ricard était présent. Le Mind and life Institute s'est bien développé depuis les rencontres de quelques scientifiques comme Francesco Varela avec le Dalaï-lama à Dharmashala en 1987. C'est encore là-bas que s'est tenu en octobre 2011 le XXIIIe congrès de l'organisation qui a porté sur Ecologie, éthique et interdépendance, avec la collaboration de scientifiques et de représentants de diverses religions. La nouvelle branche européenne de l'Institut s'était aussi occupée à Zurich en 2010 de la vingtième réunion sur un thème important, Altruisme et compassion dans les systèmes économiques. On a demandé au Dalaï-lama pourquoi, d'une année sur l'autre, il recherchait régulièrement des moyens d'avoir des conversations approfondies avec les scientifiques et leur savoir. Il a répondu qu'en dehors de son intérêt personnel, il voyait en l'ignorance la cause racine des souffrances : «Je crois que toutes les souffrances sont causées par l'ignorance. Les gens infligent du mal aux autres à cause d'une recherche égoïste de leur bonheur et satisfaction. Pourtant, le vrai bonheur vient d'un sens de paix et de contentement, qui a son tour doit être accompli par la culture de l'altruisme et de la compassion, et l'élimination de l'ignorance, de l'égoïsme et de l'avidité.» Quand on lui a demandé « Qu'est-ce que le mal ? », la leader de l'opposition birmane et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi a répliqué : « Je ne pense pas qu'il y ait une telle chose que le mal, mais je pense qu'il y a une chose telle que l'ignorance, et que la racine de tous les maux est l'ignorance. » (1)


Juste à côté de Denver se trouve la ville universitaire de Boulder où a été installé le bureau du Mind and Life Institute depuis 25 ans, il est sur le point de déménager dans le Massachusetts. C'est là aussi que sont l'Université Naropa et les éditions Shambala, qui ont effectué un travail considérable de traduction et de présentation du bouddhisme en Occident, dépassant heureusement les controverses qui ont entouré son fondateur Chôgyam Trungpa. La conférence inaugurale a été assurée par Jon Kabat-Zinn. Il a commencé par retirer sa veste et ses chaussures et par s'asseoir sur un coussin pour faire pratiquer de la méditation aux 700   personnes   réunies...   Il   était remarquable par sa simplicité, venant s'installer avec tout le monde pour les repas dans les places qui restaient de libre, et arrivant le matin en tee-shirt pour s'asseoir dans la foule et suivre la méditation du matin dirigée par d'autres. La première recherche officielle sur l'attention, mindfulness, dans la forme pédagogique et standard qu'il lui a donnée dans ses applications médicales et psychologiques, remonte à   1982.  D'après  ce  professeur du Massachusetts    Hospital,    le    vrai tournant s'est situé en 2004 lors d'une grande   réunion   du   NIH   (National Institute of Health, le ministère de la Santé américain) où se sont décidées de multiples recherches sur l'attention autour de la structure standard des stages d'initiation à la méditation étalés sur 8 semaines : il y a au moins 45 minutes de pratique par jour et un samedi de retraite avec des méditations et des enseignements plus soutenus. Ce qu'il y a de beau, c'est que même avec ces durées de pratique relativement faibles, de multiples résultats positifs ont été constatés, et le sont encore grâce à la multiplication des études. Il y en a eu environ 350 si nous prenons par exemple la seule année 2011.

 

Kabat-Zinn nous a avoué que son cauchemar, c'était d'entendre dire qu'il avait inventé la « mindfulness » : déjà parce que celle-ci est aussi vieille que l'humanité, même si elle a été particulièrement mise à l'honneur par le Bouddha. Qui plus est, l'attention ne peut être un concept, elle est cette pratique même qui finit par dissoudre tous les concepts. Après des pionniers comme Thérèse Brosse en France et S. Deikman aux Etats-Unis, les études systématiques sur la méditation se sont vraiment développées grâce à l'influence de la Méditation Transcendantale dans les années 70. Elles étaient alors centrées surtout sur leur méthode, c'est-à-dire la récitation du mantra. Les résultats de ces recherches ont été publiés dans des Collected Papers qui représentaient déjà en 1980 cinq gros volumes. Il y a eu aussi en France et dans les pays latins les recherches lancées par la sophrologie, portant surtout sur la visualisation. (2)

Même si les stages d'initiation à la mindfulness se développent quantitativement dans différents pays, cela n'empêche pas certains enseignants de vouloir aller pour eux-mêmes beaucoup plus loin. J'ai pu, par exemple, m'entretenir lors d'un dîner assis par terre avec un responsable des programmes d'application médicale de la Mindfulness dans le Massachusetts. Il est très proche de Kabat-Zinn, mais m'a dit qu'il souhaitait prendre sa retraite, repartir dans les Pyrénées espagnoles où il a vécu et se consacrer à l'étude comparée de ses deux grands inspirateurs du point de vue mystique, Saint Jean de la Croix et Krishnamurti. Un autre enseignant, John Teasdale, est membre de l'Académie de médecine britannique, directeur de recherche dans les universités d'Oxford et de Cambridge, auteur de livres sur l'application de l'attention au traitement de la dépression (3) ; il annonce officiellement qu'il utilise sa retraite pour approfondir sa pratique personnelle de la pure conscience. Matthieu Ricard était présent, il est intervenu en contrepoint avec Wolf Singer, un chercheur très pointu sur le thème du cerveau et de la conscience. Il s'agit d'une « question dure » que la plupart des scientifiques du cerveau cherchent à éviter, en allant plutôt vers des études de détails. Singer nous a expliqué comment la conscience ne pouvait guère être localisée dans le cerveau, mais que les recherches actuelles s'orientaient vers la notion de circuit et de résonance, celle-ci faisant certainement intervenir des champs non pas électriques habituels mais quantiques, permettant d'expliquer des faits simples mais déconcertants : par exemple, comment se fait-il qu'on soit capable de savoir extrêmement rapidement, en quelques fractions de secondes, si on connaît déjà un objet ou un visage ? Cela défie en fait la vitesse limitée des circuits électriques neuronaux et synaptiques et amène à recourir à d'autres types d'explications. Matthieu Ricard a développé l'idée que pour le bouddhisme, ni la matière, ni le mental ne sont un absolu (ce que soutiennent les scientistes), les deux sont dénués d'existence intrinsèque, bien qu'ayant bien sûr une existence au sens conventionnel et ordinaire du terme. Par exemple, un paradoxe important à méditer à propos de la conscience lumineuse, c'est que la lumière est utile pour voir les objets, mais pas pour se voir elle-même. Le bouddhisme défend l'idée de la possibilité d'une conscience non émergente de la matière, en parallèle aux formes inférieures de conscience qui, elles, sont émergentes. Par ailleurs, on ne peut guère avoir d'appareil à mesurer la conscience, c'est pour cela qu'il est si difficile d'établir une vraie science à son propos et que, comme nous l'avons dit, la conscience est considérée comme une « question dure » que les scientifiques essaient en général d'éviter. L'aborder de front a été tout l'intérêt de cette rencontre de conclusion, dans la grande salle à la fin d'une journée de congrès bien remplie, entre Wolf Singer et Matthieu Ricard.

 

Un élément intéressant du congrès étaient les poster présentations où les chercheurs, souvent des jeunes, présentent leur étude en quelques pages de textes et de schémas affichés sur des tableaux en série, ainsi le public peut-il passer de l'un à l'autre et échanger avec les auteurs. Cela crée une effervescence de l'esprit qui est un encouragement à la fois pour les scientifiques auteurs des recherches et pour leurs visiteurs. Toutes sortes de rencontres surprises s'établissent ainsi, pour le plus grand progrès de la connaissance. L'altruisme a été un sujet central dans le congrès. Le Dalaï-lama insiste sur cette qualité fondamentale. Il fait remarquer par exemple que des sages chinois comme Confucius et Mencius ne croient ni en l'enfer paradis comme
dans la bible, ni au karma comme en Inde, pourtant ils ont un sens éthique fort développé. Pour eux, l'alpha et l'oméga d'une vie juste, se résument à deux mots, attention et altruisme. Ces deux « a -s » sont le début de l'alphabet des vertus, toutes les autres qualités en découlent. Ce qui pourrait paraître à première vue comme un simple élan émotionnel donne lieu, en fait, à beaucoup d'études scientifiques et de contrôles psychologiques et sociologiques. Toute une série de tables rondes ont fait le point des recherches sur le sujet. La culture des émotions positives ressort de plus en plus comme une base pour l'éthique acceptable universellement, indépendamment des Révélations particulières. En effet, elle aide à la fois soi-même et les autres à vivre plus longtemps et en meilleure santé physique et psychique. Les données scientifiques s'accumulent dans ce sens, bien qu'il y ait parfois certains éléments de contradiction qu'il reste à intégrer. Matthieu Ricard, lui-même, m'a expliqué qu'il terminait un grand livre sur l'altruisme, et qu'il se retirait le plus possible en ermitage pour l'achever. Il y a alterné méditation et écriture jour après jour. Il maintient, entre autres, à la suite du chercheur américain Steven Pinker dans un gros livre récent (4), que la violence humaine décline en proportion. Certes, le vingtième siècle a été en chiffre absolu le plus sanglant de l'histoire de l'humanité, mais proportionnellement, les autres siècles l'ont été beaucoup plus.


Un autre sujet important à avoir été abordé durant les tables rondes a été la nourriture en pleine conscience. C'est le titre d'un ouvrage (5) d'une femme, médecin nutritionniste américaine, qui est aussi moniale et enseignante de zen, Jane Chozen Bays. Elle a essayé de faire passer la sagesse zen, pratique à propos de l'alimentation, en l'alliant avec les connaissances modernes de nutrition. Jon Kabat-Zinn participait avec celle-ci à la table ronde et a soutenu qu'il s'agissait d'un livre fondamental pour les Etats-Unis d'aujourd'hui. Il a mis les pieds dans le plat en disant que tous les Américains souffraient de TCA, de troubles du comportement alimentaire... J'ai acheté ce nouveau livre pour voir plus précisément de quoi il parlait, ayant moi-même fait publier récemment un livre sur l'esprit de l'alimentation juste et la compréhension de sa déviation anorexique sous le titre La faim du vide.(6)

On peut critiquer la MBSR (Mindfulness Based Stress Réduction) pour être trop rigide dans sa structure, et trop brève dans son initiation à la méditation, mais la standardisation est importante pour les études scientifiques. De plus, cela n'empêche pas les pratiquants de continuer par eux-mêmes dans des voies plus traditionnelles à long terme, et les scientifiques d'étudier, quand ils arrivent à les faire venir dans leurs laboratoires, des méditants à long terme, comme l'a fait le Pr Richard Davidson à l'université de Wisconsin à Madison, avec des moines principalement de Katmandou, réunis par Matthieu Ricard. C'est précisément ce Richard Davidson, 'Richie', comme on l'appelle affectueusement, qui nous a fait pour la fin du congrès une conférence pleine d'énergie et de connaissances précises et neuves. Il a commencé sa vie étudiante avec son ami Daniel Goleman (qui a développé entre autres la notion d'intelligence émotionnelle) en ayant une grande admiration de l'Inde, des yogis et des méditants. Il est en fait resté fidèle à ce sentiment, mais l'a enraciné dans des études scientifiques solides, comme le lui permettait sa spécialité dans le domaine des émotions et du cerveau. Son lien ancien avec le Dalaï-lama ne s'est pas démenti non plus, et il vient de sortir en compagnie de Jon Kabat-Zinn un livre d'entretiens avec lui en américain, dont le titre pourrait être rendu par Le médecin intime de l'esprit (7). Il approfondit ses analyses sur la méditation dans un autre livre qui vient de paraître aux Etats-Unis La vie émotionnelle de votre cerveau. (8) Parmi les nouvelles pistes de recherche sur la méditation, il a insisté sur l'épi génétique, c'est-à-dire la manière dont la pratique influence la manifestation des gènes existants. Il s'agit d'un thème cher à Ernest Rossi, un autre grand spécialiste du rapport cerveau psychologie qui a mis un livre entier en ligne sur ce sujet, sur son site, A Creative Dialogue with Our Gènes. On trouvera des versions en plusieurs langues de l'ouvrage, dont le français (9). Malgré l'enthousiasme général qui régnait dans le congrès, Davidson nous a rappelé que la partie n'était pas gagnée en ce qui concerne la reconnaissance de la méditation dans le milieu scientifique. Déjà, l'honnêteté scientifique oblige à reconnaître que la pratique ne marche pas tout le temps comme on pourrait l'espérer. Par exemple, il a fait une étude récente sur un groupe de méditants montrant que leur pratique ne renforçait pas leur sensibilité à la souffrance des autres, alors que normalement cela fait partie de l'altruisme développé par la méditation. Par ailleurs, l'administration de Santé des Etats-Unis, le NIH, malgré toutes les études assez claires, se fait toujours tirer l'oreille pour reconnaître une validation scientifique de la méditation, ils jouent en quelque sorte la montre et demandent toujours plus d'études pluridisciplinaires sur le sujet. Ceci dit, Davidson reconnaît qu'effectivement il y a un faible de ce côté-là, ces études étant pratiquement inexistantes. En réalité, toutes les recherches disponibles sont le fait d'une seule spécialité à la fois. La fin du congrès a été marquée par une allocution pleine d'énergie d'un sénateur acquis à la cause de la pleine conscience, Tim Ryan qui vient d'une circonscription de l'Ohio. Il a sorti récemment un livre A Mindful Nation (10) où il explique comment une pratique vraiment répandue de la pleine conscience améliorera le fond de nombreux problèmes qui affligent les Etats-Unis. Il envisage de créer une infrastructure systématique de centres de retraites où pourront se ressourcer les employés du gouvernement ou des services privés, en particulier ceux exposés davantage au stress comme le personnel de santé, d'éducation, ou les travailleurs sociaux en contact quotidien avec la précarité. Pour ceux qui voudraient plus de détails sur les communications du congrès, je donne mes notes en anglais, disponibles sur mon site, et j'espère en avoir aussi une version française, au moins pour les communications principales.


L'élan général de ce congrès sur les sciences contemplatives de Denver allait dans le sens de quelque chose de vraiment nouveau, mais fondé sur des bases traditionnelles étudiées et réinterprétées avec les instruments élaborés de la modernité. C'est un travail qui avait été rarement effectué à une si grande échelle et avec autant de coordination. Il n'est pas né en un seul jour, mais a été le fruit de 20 ans de maturation du Mind and Life Institute et du Damaï-lama, qu'il faut donc remercier pour cette belle réussite. Il y a des événements où l'on sent clairement que l'avenir de l'humanité est en construction : ce congrès de Denver en avril 2012 en fait partie.

 

Notes :
1   Les deux citations ont été reprises de la présentation du travail du Mind and Life Institute, Annual report - Alleviating suffering and pmmoting well-being and integrated understanding ofthejhuman mind, par le nouveau président, un psychanalyste du Ma
2   On verra à ce propos le livre du cardiologue Rager, aux Editions Fayard.
3  Teasdale John, Segal Zindel et Willams Mark Mindfulness-based Cognitive Therapy for Dépression. Une traduction française est disponible.
4   Pinkler Steven The BetterAngels of Humanity - Why Violence is Dedining.
5   Chozen Bays Jane Mindful eating.
6  Vigne Jacques La faim du vide Editions Le Relié, Paris, 2012.
7   Kabat-Zinn Jon & Davidson Richard The Mind's Own Physicien - A Scientific dialogue with thé Dalai Lama on thé Healing Power of Méditation. New Harbinger Publications, 2011.
8   Davidson Richard The Emotional Life ofyour Brain Hudson Street Press, (Penguin group, New York) mars 2012.
9   Rossi Ernest Creative Dialogue with our Gènes - Therapeutic Hypnopsis & Rehabilitation
10 Ryan, Tim. A Mindful Nation - How a Simple Practice Can Help Us Reduce Stress, Improve Performance, and Recapture thé American Spirit Hayhouse, 2012. On pourra prendre connaissance de la description du livre sur le site de l'éditeur.

 

Auteur Jacques Vigne

avec l'aimable autorisation de la Revue Infos Yoga



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