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Un pélerinage à Muktinath 07/02/2009

Un voyage à pied aux confins du Tibet
Le pélerinage à Muktinath dans les Annapurnas

 

Nous sommes partis avec un petit groupe de français en juin 2008 pour un pélerinage à l'un des temples les plus élevés du Népal, Muktinath, "le Seigneur de la libération". Il se trouve à 3800 m d'altitude au pied du col de Thorong, ce passage à 5500 m qui est le point le plus elevé du tour du massif de l'Anapurna, dont le sommet lui-même culmine à plus de 8000 mètres. Le pèlerinage est une tradition bien vivante en Inde. Il se faisait à pied, mintenant les voitures et les cars ont remplacés la marche. Cependant celle-ci reste la base d'une véritable pérégrination spirituelle, car elle favorise l'absorption dans une pratique répétitive comme le mantra. Swami Ramdas l'a bien montré dans ses Carnets de pèlerinage.

 

A partir de 3 jours de marche avant de parvenir à Muktinath, on découvre de vastes paysages de montagnes pelées qui évoquent le Tibet. Le sentier de pèlerinage lui-même passe à l'entrée du Mustang et du Dolpo, des enclaves de culture tibétaine au nord ouest de l'Annapurna. Nous avons passés des villages étonnants où l'on  se serait cru  en plein coeur du Tibet traditionnel : par exemple Jharang, perché à 3600 m d'altitude sur un éperon rocheux dominé par sa gompa séculaire. Dans un autre village, Kagberi, un bouddhiste nous a montré sa gompa familiale qui a 300 ans d'âge. Bien qu'inclus à l'intérieur de sa maison privée, le temple était arrangé comme un vrai sanctuaire avec une grande statue de Bouddha de peut-être 4 m de haut. Elle avait été bénie récemment par la visite, pendant une semaine, du Sakyapa, le représentant d'une des quatres grandes lignées tibétaines qui réside d'habitude dans un grand monastère de Dehar-Dun. Ces groupes de villages ou régions peuplées de tibétains sont en général reliés à un maître particulier, par exemple le Ladhakh reconnaît principalement le Drugchen, auprès duquel d'ailleurs nous avons effectué une retraite dans un grand monastère qui domine la vallée de Katmandou. Nous en reparlerons ci-dessous.

 

On peut dire que les bouddhistes tibétains vivent en bonne entente avec les hindous dans ce haut lieu spirituel de Muktinath. Dans l'enceinte même du domaine du sanctuaire qui fait peut-être un kilomètre de diamètre, il y a le temple hindou dédié à Vishnou, le Signeur de la Libération, entouré par un cours d'eau qui alimente cent huit fontaines. Certains pèlerins courent sous la série de bouches d'où sort l'eau pour prendre une trentaine de secondes cent huit bains rituels, un record en son genre... Ce n'est pas si facile, car même si la latitude est plus au sud qu'en France, nous sommes à 3800 mètres d'altitude et l'eau reste plutôt fraîche... Dans la même enceinte, il y a une petite flamme qui sort constamment d'une faille entre les rochers. Ce phénomène naturel dû à une émission continue de gaz est une raison d'être du pèlerinage et de son prestige. Quand nous sommes allés visiter cet endroit, c'était en fait des nonnes tibétaines qui chantaient leurs soutras dans le petit temple construit autour de la flamme.

 

Ce qui frappe quand on se promène à pied dans ces immenses paysages de montagnes pelées qui évoquent le Tibet, c'est le silence complet que mentionnent aussi les pèlerins qui se sont rendus au Mont Kailash. Il y a peu d'oiseaux, peu de cours d'eau, et même le vent, quand il y en a, ne rencontre pas d'arbres et de feuilles à faire bruisser.... L'oreille ne peut donc se raccrocher à ces petits bruits familiers de la nature, et si elle est attentive, elle percevra alors déjà quelque chose de cette grande vacuité dans laquelle la conscience se fond. L'expérience de l'altitude elle-même met dans un état de conscience modifiée. Ceci est probablement dû physiologiquement à la baisse du taux d'oxygène et à la libération d'endomorphines. Ensuite c'est à chaque pèlerin d'orienter psychologiquement et spirituellement cette énergie d'un état de conscience différent vers son objet de méditation. Si l'on récite un mantra, on a l'impression qu'il colore très légèrement la masse du son du silence comme une goute de couleur teint un énorme volume d'eau transparente. Par ailleurs, on a la satisfaction dans ces régions de se trouver en face de témoins de la culture tibétaine traditionnelle libre. Même si le gouvernement népalais ne fait pas grand chose pour l'aider à entretenir les belles gompas centenaires, les villageois sont laissés à eux-mêmes pour pratiquer leur religion comme ils l'entendent, il n'y a pas de police chinoise pour dicter aux moines ce qu'ils doivent faire, dire ou penser.

 

En visitant ces gompas tibétaines ou ces mandirs hidous, un visiteur de culture biblique peut être géné par la multiplicité des représentations des dieux. En fait ce pluralisme a plusieurs avantages :

Eviter l'exclusivisme religieux qui est pour le monothéisme une maladie presque génétique : " Tu n'adoreras pas d'autre Dieu que ton Dieu ". D'ailleurs, le proche Orient où il est né encourt actuellement un risque d'un conflit nucléaire à cause même de cet exclusivisme. Quand on va au fond des choses, c'est à lui qu'on arrive commme la racine des maux. Avoir une métaphysique qui favorise le pluralisme est une question importante pour la paix entre les sociétés. Si ce pluralisme n'est pas là en profondeur, il n'y aura que des trêves. L'esprit humain a besoin de variété. Ce qui est valable en politique avec la multiplicité des partis qui favorisent la démocratie, l'est aussi en cuisine avec la diversité des plats qui est essentielle à une bonne gastronomie. Pourquoi ne serait-ce pas valable en religion ? Certes, il y a une utilité stratégique dans l'unité politico-militaire car elle sert les intérêts des empires et leur donne une base idéologique les incitant à attaquer leur voisin, soi-disant pour propager le culte du vrai Dieu, mais en réalité surtout pour conquérir le territoire de l'autre. Mais prendre ce type d'unité militaro-politique pour le sommet de la spiritualité est certainement une déviation sérieuse de l'esprit humain. Les guerres de religion en sont malheureusement la preuve pratiquement pour chaque génération.

 

Le fonctionnement du psychisme profond est basé sur des archétypes, comme l'a bien montré Jung en étudiant à la fois les rêves et les symboles religieux. L'hidouisme et le bouddhisme mahayana, et en particulier le tantrisme, vont se servir à fond de ces lois intimes de l'inconscient pour favoriser son évolution vers la grande lumière et la grande conscience. Evidemment, il est difficile de ne pas être saisi d'une certaine émotion en pérégrinant si près de la frontière du Tibet réel. On sait bien que les habitants à l'esprit indépendant cherchent à fuir le régime policier qui y règne, et à s'en échapper au risque de leur vie comme d'un camp de concentration, avec les soldats chinois qui les abattent froidement dès qu'ils les voient en train de traverser la frontière.

 

 

Après l'effort, le repos, et après le voyage extérieur, le cheminement intérieur. Pour continuer notre contact avec la culture tibétaine vivante, nous sommes allés faire une retraite de six jours dans le grand monastère drugpa d'Amitabha, sur une colline à quelques kilomètres à l'ouest de Katmandou, derrière le petit mont où se trouve la célèbre stupa de Svayanbhunath. C'est certainement un des plus grands monastères pour femmes du bouddhisme, avec 200 nonnes dont beaucoup sont jeunes. J'ai entendu parler d'un autre centre qui en avait 300, au Tibet. Il a été visité par Maurice Daubard, le spécialiste français du pranayama et du toumo, la science de la chaleur intérieure. Ce dernier a été reconstruit sur les ruines d'un autre monastère détruit par la Révolution culturelle, et qui comptait 900 nonnes auparavant. Pour en revenir à Amitabha, ce monastère porte le nom d'un des cinq bouddhas de la connaissance, dont la manifestation est Avalokiteshvara, le Tchenrezi des tibétains qui s'incarne lui-même dans la succession des dalaï-lamas. Son fondateur et chef spirituel en est le Drugchen, un tulku (réincarnation) qui a maintenant  47 ans et compte peuit-être 500 disciples rien qu'en France. Nous étions le premier groupe d'occidentaux à être accueillis dans ce monastère qui n'est pas encore fini d'être construit. Nous avons pu assister à deux jours d'une grande puja de longue vie, les chants des soutras et mantras pendant des heures pas 200 nonnes énérgétisées par la présence concrète de leur gourou étaient tout à fait impressionants. Ce type de musique monastique est, comme le chant grégorien, destiné à mettre dans un état de conscience différent. Ce lieu avait été recommandé par téléphone par Mathieu Ricard, quand mon associé cherchait durant la phase de préparation un endroit de retraite dans les envitrons de Katmandou, et nous en avions entendu parler par des amis auparavant. Nous avons lu pendant les repas un livre sur la médidation en français du Drugchen, La méditation du Dragon (Drug signifie dragon). En effet, dans le temple, son enseignement était en tibétain. Cependant, intuitivement, on pouvait comprendre pas mal de choses rien qu'en écoutant sa voix : douce, pénétrante, toujours gentille, mais pleine d'énergie et cherchant visiblement à communiquer un élan pour la pratique à ses nonnes.

 

Cet élan s'est traduit aussi par la tradition des khoras (circumambulations de la colline de Svayanbhunath. En effet nous avons eu la chance d'arriver à la fin du mois qui marque la naissance et la réalisation du Bouddha. Le jour de la pleine lune en est la culmination ainsi, avant l'aube durant plusieurs jours, les 200 nonnes descendaient en s'éclairant de lampes de poche à 2h30 du matin par la mauvaise piste de montagne pour rejoindre le pied de la colline en une haure de marche et en faire le tour. La dernière nuit, celle de la pleine lune, il y avait foule et il était intéressant d'avancer comme une goute d'eau dans le fleuve avec le flot de gens, jeunes et vieux, principalement tibétains, qui effectuaient le tour de la colline sacrée. Les nonnes tibétaines marchaient à un rythme soutenu, tellement que moi qui suit plutôt de grande taille, j'avis de la peine à suivre. Le tour rituel s'accompagnait bien-sûr de mantras qui énergétisaient l'atmosphère. L'ambiance était d'autant plus intense que récemment, on venait d'apprendre que le gouvernement maoïste allait prendre le pouvoir au Népal, ce qui est évidemment une menace directe pour l'indépendance et même peut-être la survie de la communauté des 20 000 tibétains réfugiés, dans l'ex-royaume himalayen. Dès qu'on arrivait au Népal, on pouvait voir juste à la sortie de l'aéroport de Katmandou une immense affiche qui n'était pas de bonne augure, car elle disait : Welcome to China en montrant une photo des montagnes du Tibet et le Potala à Lhassa. Bien que l'affiche ait été signée de façon innocente par l'Office du Tourisme chinois, cela ne pésageait rien de bon pour l'avenir d'un Népal indépendant.

 

J'écris ces quelques lignes dans mon ermitage de l'Himalaya où en guise de voyage, je n'effectue plus que de longues marches à pied qui me mènent sur les crètes des environs, en vue du grand Himalaya. En cette période de mousson, il y a souvent des mers de nuages dans les vallées environnantes, avec des îlots couverts d'arbres qui surnagent dans le soleil matinal. Par ailleurs j'ai eu aussi récemment pendant 17 mois une expérience de voyage qui avait quelque chose à voir avec celle des sannyais hindous dont la règle quand ils ont choisi l'errance, est de ne pas rester plus de trois jours au même endroit. De fait, pendant toute cette période, cela a été mon cas, à part quelques retraiters de cinq ou sept jours que j'animais pour des groupes, et ausi une période d'écriture à la campagne de six jours. Sinon, le reste du temps, j'allais de séminaires en conférences régulièrement dans des villes différentes de france et des pays avoisinants. C'est une expérience qui permet de développer le détachement, mais aussi la capacité de voir le divin ou son propre soi en chacun. Cela m'a permis de pratiquer un enseignement de Mâ Anandamayi que je cite en le traduisant du passage d'un livre de ses proches, Pannalal.

 

Un jour Virendra Dada dit : "Eh bien, Mâ, tous ces gens qui défilent auprès de toi, jour après jour, en les voyant, quels sont les états et les expériences intérieurs qui te viennent ?" Mâ se mit à rire et lui répliqua immédiatemment : "il n'ya personne de nouveau. Tous m'apparaissent comme des connaissances intimes.".  Le mot utilisé pour exprimer "intimes" dans la version hindi du texte (proche du bengali original) est ghanist, ce qui signifie littérallement "le plus dense". Le terme ghan est aussi utilisé dans une Upanishad pour évoquer le soi en tant qu'Ananda-Ghana-Murti "manifestation dense" ou encore "condensation de félicité".

 

De plus il est vrai que "partir, c'est mourir un peu", passer 17 mois à faire ses valises en moyenne tous les trois jours et ceci dans la joie, peut être considéré comme une préparation efficace à la bonne mort. De même que la responsabilité de celui qui part en voyage est d'organiser ses affaires et d'être à l'heure au train, de même le devoir du mourant consiste à laisser les choses en ordre derrière lui et à être présent en pleine conscience pour le dernier rendez-vous avec le destin. Le voyage est une forme d'action, mais aussi une forme de méditation, il permet de réflechir sur ce verset de la Bhagavad-Gita : "Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, celui-là est intelligent parmi les êtres humains, celui-là est engagé dans un yoga où l'action atteint sa perfection."

 

Mon maître spirituel Vijayânanda, agé de 94 ans, vit depuis 55 ans en Inde où il suit l'enseignement de Mâ Anadamayi. Au début il a beaucoup voyagé avec Mâ, puis est resté sans beaucoup bouger pendant 9 ans à Bénares, durant 17 ans en solitude dans les Himalaya et maintenant depuis presque 30 ans à Kankhal sur les bords du Gange, où se trouve l'ashram principal et la tombe de Mâ. Dans ce village il est une sorte de voyageur immobile, si l'on peut dire, pour évoquer le titre du beau livre récent de Mathieu Ricard. Il connait bien la rue longue d'un kilomètre qui mène à l'ashram au marché, puisque jusqu'à récemment il alait faire ses courses lui-même, mais par contre il n'a guère visité les rues adjacentes. Il n'a pas eu la curiosité d'aller les voir, son attention étant tournée à l'intérieur de lui-même. Je lui ai dit qu'il était comme les sages taoïstes qui n'avaient pas besoin de voyager et voyaient le monde de leur fenêtre. Il a souri et il a répondu : "Il n'y a même pas besoin d'aller à la fenêtre :".

 

Ermitage de Dhaulchina

Himalayas - Juillet 2008

 

Auteur : Jacques Vigne avec l'aimable autorisation de la revue Infos-Yoga.



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